Christine Dufour
Élaborer un usage pédagogique réfléchi de l’IAg pour l’évaluation

L’arrivée de l’intelligence artificielle a interpelé fortement Christine Dufour, professeure à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal. Elle a souhaité rapidement en comprendre le fonctionnement et les conséquences sur l’apprentissage ainsi que sur les évaluations. Sa réflexion et ses pratiques d’évaluation ont évidemment évolué depuis 2023. Elle a accepté de partager avec nous des éléments de son parcours.
Des premiers essais à une révision des pratiques
En 2023, Christine Dufour a mis à l’essai l’utilisation de l’intelligence artificielle générative (IAg) dans un cours à la maîtrise visant le développement de bases de données documentaires. Pour l’élaboration de requêtes SQL1, elle a permis l’utilisation de ChatGPT sur une base volontaire, voulant ainsi refléter la réalité professionnelle, où l’IA est déjà présente. Que l’IAg ait été utilisée ou non, tous et toutes devaient produire une réflexion critique d’environ 500 mots, en précisant les avantages ou les désavantages de l’utilisation (ou de la non-utilisation) de cet outil pour leur apprentissage. De plus, lorsque l’IAg était utilisée, les étudiants et étudiantes devaient fournir le lien de leur « conversation » avec cette dernière. La consultation de ces conversations a révélé dans certains cas des difficultés du fait que les étudiants et étudiantes n’avaient pas les connaissances de base sur le langage SQL nécessaires pour bien aiguiller l’IAg.
À la suite de ce premier essai et à la lumière de ses observations, elle a modifié son approche. Pour éviter un délestage cognitif lors de l’apprentissage du SQL en confiant une partie de la tâche à l’IAg, Christine Dufour a interdit l’utilisation de cet outil lorsque ce même cours fut offert en 2026, en veillant à bien expliquer aux étudiants et étudiantes la raison de son choix. Ainsi, pour illustrer la notion de délestage cognitif, elle utilisera un exemple humoristique, mais clair : « Imaginez que vous apprenez le japonais et que vous passez toujours par un interprète, vous n’apprendrez jamais le japonais, puis vous ne saurez jamais s’il traduit vraiment ce que vous dites. » Toutefois, à titre de soutien, Christine Dufour a élaboré un agent conversationnel qu’elle a entraîné pour les appuyer dans la conceptualisation des besoins d’information et leur représentation en SQL, sans jamais que celui-ci réalise les tâches à leur place. Une grande partie des membres du groupe ont même choisi de ne pas utiliser ce soutien pour favoriser leur apprentissage.
Clarifier les usages selon les objectifs d’apprentissage
La réflexion de Christine Dufour sur l’utilisation de l’IAg s’est poursuivie dans le cadre de la conversion en mode hybride d’un cours de premier cycle, avec le soutien d’un membre de l’équipe des Stratégies numériques en enseignement et apprentissage de la Faculté des arts et des sciences, Alexandre Gingras, et de l’enseignant responsable du cours, Anton Boudreau Ninkov. C’est dans ce contexte qu’elle a élaboré un cadre pour l’utilisation de l’IAg pour ce cours, mais également applicable dans tous ses propres cours. Ainsi, elle a établi quatre types d’utilisation de l’IAg dans les évaluations, basés sur ses lectures et discussions diverses, qu’elle a pris soin de valider avec l’équipe de conception. Le choix des options permises pour chaque évaluation devait être établi en fonction des objectifs ou compétences visés dans un cours donné. Cette catégorisation lui est apparue comme une voie à adopter répondant aux besoins de structure et de transparence de la génération étudiante actuelle quant aux exigences des évaluations. La typologie se présente comme suit : utilisation interdite, soutien à l’apprentissage, soutien à la recherche d’idées et soutien à la création de contenus (les trois derniers types pouvant être cumulés pour une même évaluation). De plus, un modèle de journal de bord a été développé afin de soutenir les étudiants et étudiantes dans le compte rendu de l’utilisation de l’IAg.
Ainsi, au début du cours, les étudiantes et étudiants sont informés des principes de l’utilisation de l’IAg à l’Université de Montréal de même que des usages permis ou non dans le cadre du cours. Ceux-ci sont aussi inscrits dans le plan de cours et les énoncés des travaux, car leur importance est cruciale pour s’assurer du respect des règles.
Il convient de souligner qu’au printemps 2026, l’équipe conceptrice du cours a reçu un prix d’excellence en enseignement en reconnaissance de son utilisation responsable de l’intelligence artificielle générative en enseignement pour la refonte d’un cours.
Quand et comment utiliser l’IAg : des exemples
Stratégies pour limiter une mauvaise utilisation de l’IAg
Bien que le risque zéro n’existe pas quant au possible plagiat dans les évaluations, Christine Dufour propose différentes stratégies pour diminuer celui qui est lié à l’utilisation de l’IAg. La typologie des utilisations et son application aux évaluations dans un cours se veulent une première stratégie visant à limiter le plagiat inconscient dû à des règles floues. Dans le cours de premier cycle mentionné précédemment, aucune utilisation de l’IAg n’a été permise lors des examens, puisqu’ils visent à valider la compréhension de la matière. Les examens se sont déroulés en laboratoire informatique avec le logiciel NetSupport qui ne donne accès qu’à StudiUM et aux notes de cours, bloquant ainsi l’utilisation de l’IAg. Pour le travail de session en équipe, qui consiste à porter un regard critique sur un enjeu propre à la gestion de l’information numérique, un découpage en plusieurs étapes a été privilégié, soit 1) le choix du sujet et la justification, 2) un plan détaillé, 3) une présentation orale. Ce découpage permet d’évaluer le processus et non seulement le produit. De plus, la présentation orale offre la possibilité de vérifier que les compétences visées ont bien été développées par les étudiants et étudiantes. Cette démarche est d’autant plus justifiée que la collaboration et les présentations dans le milieu du travail demeurent une compétence à développer. Pour les cours à plus grands groupes, Christine Dufour suggère des présentations orales par vidéo suivies d’une courte période de questions.
Des utilisations modulées en fonction des objectifs du cours
Dans un cours au deuxième cycle où les bases du développement Web sont couvertes, Christine Dufour a interdit le recours à l’IAg pour la création des pages Web comme telles, pour éviter le délestage cognitif dans l’apprentissage de nouveaux langages (HTML et CSS). Cependant, les étudiants et étudiantes pouvaient l’utiliser pour créer des images, les compétences en infographie ne faisant pas partie des acquis du cours. De la même manière, l’utilisation d’un logiciel comme Antidote pour la correction des textes était permise aussi dans le cadre du soutien à l’apprentissage, ce cours ne visant pas à évaluer le processus d’écriture, mais uniquement le produit.
Les défis d’un encadrement équilibré de l’IAg
Quel que soit le niveau d’études, Christine Dufour prend soin de créer un environnement d’apprentissage à la fois structuré, transparent et bienveillant, et, à l’occasion, de faire appel à l’humour. De plus, elle considère comme crucial d’offrir à tous les étudiants et étudiantes une littératie de base sur l’IAg, cette dernière étant présente dans bien des milieux de travail. Elle se dit aussi préoccupée par la réaction des réfractaires à l’utilisation de l’IAg, bien qu’elle respecte leur position, considérant qu’il s’agit d’une réalité avec laquelle ils devront composer sur le marché du travail. Il lui semble en effet important de développer un regard critique sur l’IAg pour adopter des pratiques responsables dans son utilisation.
Son besoin de transparence l’a amenée aussi à présenter sa typologie de l’utilisation de l’IAg à ses collègues. Sans rechercher leur adhésion, elle voulait souligner que des étudiants ou étudiantes pourraient souhaiter obtenir un tel encadrement dans leurs autres cours. Cette typologie a été adoptée, parfois avec des ajustements, dans d’autres cours.
Ayant poursuivi une formation en pédagogie, elle participe régulièrement à des groupes de travail et à des conférences sur le sujet, dans le cadre d’activités et événements à l’Université. C’est un plaisir pour elle de partager ses expériences et elle reste convaincue que rien ne devrait se faire en vase clos. Les échanges sur la pédagogie demeurent essentiels pour nourrir sa pratique.
1 Langage de programmation qui permet notamment l’interrogation, la mise à jour et la gestion des bases de données relationnelles. Office québécois de la langue française. « SQL », Vitrine linguistique, en ligne : https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/ (consulté le 10 août 2026).
Information à propos de principes de l’utilisation de l’IAg
- Les principes généraux (transparence, respect des droits d’auteur et de la propriété intellectuelle, protection des renseignements personnels, développement de la compétence visé)
- Le processus pour une utilisation éthique et responsable de l’IAg en contexte d’évaluation
- Une typologie de quatre types d’utilisation (utilisation interdite, soutien à l’apprentissage, soutien à la recherche d’idée, création de contenu)
- L’application aux différentes évaluations qui précise, pour chacune, les types d’utilisation, avec des exemples d’utilisation conforme et d’utilisation non conforme
- Les citations et traces d’utilisation de l’IAg à fournir lorsqu’il y a utilisation (un gabarit Word est aussi fourni pour préparer cette annexe)
- Une courte liste de ressources pour soutenir l’utilisation de l’IAg
Christine Dufour
Professeure agrégée
Faculté des arts et des sciences - École de bibliothéconomie et des sciences de l'information

